Meurtre avec déresponsabilisation - La soumission à l'autorité (Hofling 1966)

Section : articles, Catégorie : psychologie sociale

Proposé par Stephane Desbrosses, le 16-05-2008



la soumission à l'autorité selon HoflingOn avait déjà vu, dans les labos obscurs du professeur Milgram (voir, Milgram, soumission à l'autorité ), d'honnètes pères de familles et d'affables grand-mères se transformer en véritables bourreaux, infligeant de mortelles décharges électriques à des étudiants recrutés pour l'occasion. Tandis que cette expérimentation défrayait la chronique, la communauté psy tentait de comprendre comment de braves gens pouvaient aller jusqu'à infliger 450 volts à leur prochain... "Situation de laboratoire!" disaient certains, convaincus qu'il en eut été autrement en situation réelle... Sûrs et certains?

Aujourd'hui, on vous électrocute gratis

D'abord, le bref rappel de l'expérience qui mit le feu aux poudres : dans les années 60, Stanley Milgram montra qu'il était possible de pousser des personnes banales à une cruauté sans pareille, simplement en les déresponsabilisant. Tant que l'on peut rejeter la faute sur quelqu'un, il semble que 65% des gens ne soient guère enclins à défier l'autorité, même s'il s'agit de commettre un acte irréparable... cette expérience célèbre mettait en place un professeur, ordonnant à une personne (qu'on appelle le sujet naïf) de sanctionner par électrocution l'un de ses compères pour chaque mauvaise réponse que ce dernier indiquerait, à un test de mémorisation.

Au dela de toute attente, cette expérimentation montra que 2/3 des sujets naïfs, se considéraient dans un rôle intermédiaire et déchargeaient leur responsabilité sur le professeur, lorsque celui-ci ordonnait d'électrocuter le compère jusqu'à une tension de 450 volts... Cette même tension dont le bouton d'activation présentait, écrit en gros et rouge "Attention, danger de mort!!". Cette dernière incription ne semblait déranger personne : puisque le Professeur l'ordonnait, pourquoi désobéir? c'est un scientifique, tout de même, il sait ce qu'il fait! (?)

Médecine douce

Pourtant, cette expérience de Milgram suscitait des interrogations... Tout s'était déroulé selon un plan détaillé défini par le professeur Milgram, en laboratoire... Peut-on vraiment concevoir que dans la vie réelle, tant de personnes puissent obéir jusqu'à prendre le risque de tuer quelqu'un? C'est à cette question que Charles K. Hofling, psychiatre, tenta de répondre, à l'aide d'un combiné téléphonique et d'une imagination qui glace le dos...

Il prit ainsi la peine de téléphoner à 22 infirmières, responsables chacune d'un des services de deux hôpitaux (l'un publique, l'autre privé), afin de leur demander un petit service... Administrer 20 mg d'un médicament à un patient qu'ils devraient voir dans la matinée... Rien d'étrange à priori. Hofling se faisait alors passer pour un médecin dont les infirmières connaissait le nom sans toutefois qu'elles l'aient rencontré auparavant. La discussion téléphonique était brêve et purement formelle :

"Bonjour! Je suis le Docteur D. du service de psychiatrie. Je dois voir un de vos patients dans la matinée, monsieur X, et j'aurais aimé que vous lui administriez un médicament, pour que celui-ci ait commencé à agir avant que je n'arrive. Pourriez-vous vérifier s'il y'a de l'Astroten dans l'armoire à pharmacie?"

L'infirmière se saisissait alors du flacon dont l'étiquette informait bien :

ASTROTEN Capsules de 5 mg
Dose normale : 5 mg
Dose quotidienne maximale: 10 mg

Une fois que l'infirmière avait confirmé la présence du médicament, le pseudo médecin D. continuait alors :

"Regardez bien l'étiquette, c'est bien de l'Astroten? (il épelait : A.S.T.R.O.T.E.N) Bien! en ce cas, je voudrais que vous en donniez à monsieur X une dose de 20 mg ; assurez vous qu'il les prenne, j'arrive dans quelques dizaines de minutes, et je rédigerai alors l'ordonnance."

Infirmière!

Cet ordre enfreignait le règlement de façon flagrante, et sur plusieurs points : déjà, il était donné par téléphone, par un médecin que l'infirmière ne connaissait pas personnellement. Ensuite, le médicament ne faisait pas partie des médicaments "autorisés". Enfin, la dose à administrer était largement supérieure à la dose maximale autorisée. Et pourtant...

A l'hôpital, une équipe, au courant de cette expérience, était prête à intervenir dans le cas où l'une des infirmières se laisserait aller à obéir tout de même. L'équipe intervenait alors au moment ou 4 capsules étaient prélevées du flacon, et que l'infirmière s'en allait vers monsieur X, le patient.

Sur les 22 infirmières contactées par téléphone par le faux médecin D... 21 infirmières sur 22, soit 95%, se plièrent à la demande, préparèrent les 4 capsules et s'apprêtèrent à les faire avaler au patient.

Bien heureusement, un psychiatre intervenait pour faire part à l'infirmière de l'expérience à laquelle elle venait de participer sans le savoir... Lors d'entretiens effectués par la suite, plusieurs d'entre elles avouèrent avoir, par le passé, déjà eu ce type de comportement, par peur de la réaction du médecin en cas de refus... 21 infirmières sur 22, prêtes à injecter une dose surement létale pour obéir à l'ordre d'un supérieur... les infirmières ne sont bien entendues pas seules en cause. D'autres expériences produites selon des schémas similaires, chez d'autres catégories socio-professionnelles, ne furent pas dissemblables dans leurs résultats, à cette expérience d''Hofling.

Soumission, Autorité, meurtre commandé

Ces deux expériences, de Milgram et d'Hofling, sont à la base de nombreuses réflexions visant à expliquer le comportement de déresponsabilisation, surtout face à un supérieur considéré comme expert en son domaine. On se repose parfois sur l'avis d'un expert juste parce qu'il est censé l'être... Mais chaque expert est avant tout un homme, sujet à erreur, et il importe de savoir remettre en cause l'autorité dans les cas limites, ne serait-ce que pour être sûr de ne pas commettre une bêtise quand on a le sentiment qu'on va en faire une. Dans de tels cas, un apport supplémentaire d'information n'est jamais mauvais, la confirmation d'autres experts, non plus...

La psychologie sociale et ce type d'expérience ne sont pas passés inaperçus aux yeux de certains escrocs, qui ont découvert là le pouvoir du nom ou du titre : on accorde inconsciemment plus de confiance et de respect lorsque le titre est évocateur ou pompeux. C'est par exemple sur cette base que s'est développé le Social Engineering, l'une des plus grandes pratiques d'escroquerie d'Internet pour la dernière décennie : qui n'a jamais reçu de spam, message, provenant d'un soit disant administrateur ou d'un directeur de banque?

Jouant les caméléons pour mieux nous piéger, se faisant passer pour des experts ou des figures d'autorité, dans un domaine pour lequel nous sommes suffisamment ignorants, les professionnels de ce genre de larcin savent combien il nous est facile de nous en remettre à l'avis d'un supérieur sans trop nous poser de questions, et étudient de près les avancées de la psychologie sociale en matière de soumission à l'autorité, de techniques de manipulation ou de persuasion. Sachons nous en prémunir en prenant connaissance de ce type d'expérience.

Voir d'autres expérimentations? Torture et obéissance - soumission à l'autorité (Milgram) - La même, en video

Sources :
  • Hofling, C. K., Brotzman, E., Dalrymple, S., Graves, N., and Pierce, C. M. (1966). "An Experimental Study of Nurse-Physician Relationships," Journal of Nervous and Mental Disease, Vol. 143, pp. 171-180
  • Cooper R. B., Bhattacherjee A. Preliminary evidence for the effect of automatic responses to authority on information technology diffusion
  • Beauvois J-L. et Joule R-V. 1983 Petit traité de manipulation à l'usage des honnète gens. Paris PUF.
   

Mots-clés : autorité, escroc, Milgram, persuasion, social engineering, soumission



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