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sept. 26
2010

Nobel Romance

Ecrit par Stephane Desbrosses dans psychopathologieneuropsychiatrie

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Il fut un temps où chaque grande découverte donnait lieu dans les quelques années suivantes, à la récompense ultime pour un scientifique, le prix Nobel. Qu'on regarde ici et là maintenant, le prix Nobel est désormais décerné avec un certain retard : récompense pour 20 ans de travaux, ou pour une découverte ou invention réalisée il y'a une trentaine d'année...

La famille d'Hoerst Hermann sait à quoi s'en tenir à ce propos. Hoerst était un soldat autrichien embarqué dans une guerre qui le dépassait, la première guerre mondiale. Sur le front, jamais on n'avait connu de mémoire d'homme de telles atrocités. Et puis Hoerst n'était pas un combattant. Il professait à Vienne quelques cours de littérature et de poésie ça et là. Ce n'était en somme qu'un doux rêveur dans une époque qui n'était pas la sienne.

Enrôlé de force pour subvenir aux besoins militaires de la grande alliée Allemande, il se retrouvait en 1916 entre l'Alsace et la Lorraine. La plupart de ses amis avaient succombé, le sang leur sortant par la bouche, 5 jours plus tôt. Les ravages de ce que ses supérieurs nommaient le gaz Moutarde. Un drôle de nom pour une si grande abomination. Lui même en avait respiré un peu. Cela l'avait bien sûr affecté, mais pas autant que de voir ses compagnons sortir leurs tripes sur un champ de bataille en ruine.

Il en faisait d'horribles cauchemars depuis. Franz, Nicholas, Herbert... autant de noms qu'il avait rencontré pour la première fois il y'a deux ans, dans le train l'emmenant vers le front. Autant de camarades qui s'étaient liés dans la souffrance pour faire face aux dangers. Autant d'âmes perdues qu'il avait vu s'éteindre une par une, jusqu'à ce que toute celles qui restaient encore fussent balayées cinq jours plus tôt sans qu'il ne put bouger, au risque d'y laisser sa peau. Hoerst avait eu peur. De toute façon, lorsque son ami Franz le suppliait de venir le chercher, il était déjà trop tard, l'air pestilentiel l'avait envahi et sa vie s'en irait quoiqu'il arrive dans la minute.

Mais quelque chose s'étaient également éteint dans l'esprit d'Hoerst. La foi en l'humanité, en la rationalité, peut être... Il n'en pouvait plus, ne pouvait plus bouger, la terreur s'était emparée de son esprit, il n'était plus capable de tenir une arme, tout cela devait s'arrêter!

Et il fut rapatrié en arrière de la ligne de front. Il se pensait sauver, les graves traumatismes qu'il avait subis le rendaient de toute façon incapable de mener à bien son horrible travail. Il s'imaginait retourner enfin vers la belle Vienne qui lui manquait tant, ses bistrots, ses longues soirées de poésie avec ses étudiants...

En arrière du front, les blessés s’entassaient. Membres arrachés, yeux hagards, des hommes à la frontière entre le vivant et le mort. Tous n'étaient pas forcément physiquement atteints, c'était le cas de Hoerst. En fait, l'armée avait d'ailleurs quelques problèmes avec les "tire-au-flanc" et les déserteurs.

Elle avait fait venir d'Autriche, pour cela, un spécialiste en la matière, le docteur et éminent psychiatre Julius Wagner-Jauregg. Sa mission consistait à repérer les pseudo-traumatisés et les simulateurs, afin de les renvoyer au front, un bon coup de pied à l'arrière-train si nécessaire. Dans un deuxième temps, sa mission était bien entendu de soigner les vrais traumatisés.

Sa méthode ne laissait pas de doute quand à ses "qualités" de psychiatre. Il s'agissait grossièrement d'infliger des décharges électriques massives afin d'aider la guérison. En pratique, la cruauté et l'intensité du traitement préconisé avait un autre effet... Hoerst, après quelques jours de ce traitement inhumain, préféra encore retourner au front plutôt que de subir les électrochocs administrés par ses médecins. Et il disparu un jour d'automne 1917, touché par une rafale française alors qu'il déambulait, hagard, les cris de ses amis tapis au fond de son esprit.

Ils furent nombreux qui, comme lui, n'étaient plus en état d'affronter la réalité de la guerre, mais préféraient encore cet enfer à celui de Wagner Jauregg et de ses condisciples. Nombreux sont ceux qui, retournés en première ligne plutôt que de subir les tortures électriques de leurs soignants, s'éteignirent sous le feu des français.

Nombre d'entre eux s'étaient plaint également, et l'affaire refit surface après la guerre. On soignait les blessés, on reconstruisait les villes, et l'heure des règlements de comptes au sein même des armées avait sonnée. Julius Wagner-Jauregg fut accusé en février 1920 de pratiques barbares à la suite de plaintes des soldats autrichiens traumatisés mais survivants. Le procès requis deux experts, dont Sigmund Freud lui-même, qui témoigna en faveur de Wagner-Jauregg. Celui-ci, de ses propres dires, préconisait les traitements, et n'était en pratique pas responsable, ni ne connaissait la cruauté avec laquelle ces ordres furent exécutés. Il n'avait fait que découvrir une nouvelle méthode de traitement qui à sa connaissance, portait ses fruits.

Un autre médecin, l'échelon inférieur, fut ainsi condamné à la place de Wagner-Jauregg, sans qu'il n'y eut pour lui d'autres conséquences qu'une légère réprimande de la justice, non officielle, eut égard à son éminence dans le milieu de la psychiatrie et de la célébrité bienveillante de son cercle d'amis : Comme l'indique K.-R. Eissler, On ne peut dire pourquoi Freud a été choisi parmi les experts, mais force est de constater que "la plupart des représentants importants de la neurologie étaient disciples, élèves, amis de l'accusé Wagner-Jauregg..."

Et c'est avec enthousiasme que Wagner Jauregg continua sa fulgurante ascension dans le milieu de la psychiatrie viennoise... et il n'en resta pas là avec les traitements douteux : il reçu le prix Nobel en 1927 pour sa nouvelle méthode de soins traitant la paralysie, notamment dans les démences ou la syphilis. Ayant remarqué que lors d'accès de fièvres, les patients bougent mieux, il décide d'injecter le paludisme à ses patients déments, et invente par ce fait un nouveau traitement censé être efficace, la malariathérapie. Quelques temps plus tard, ses découvertes sont couronnées par le succès du prix Nobel, et pourtant... Quelques années plus tard, beaucoup de ses anciens patients meurent, bien entendu... non pas de démences ou de neurosyphilis, pour lesquelles ils ont reçu des soins, mais bel et bien du paludisme.

Cette affaire a fait suffisamment de bruit pour que la commission de Stockholm revoie ses exigences à la hausse. Plus question désormais d'attribuer un Nobel dans la foulée d'une découverte jugée sensationnelle. Le temps aide à y voir plus clair et à séparer la lie du vin.

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